La nuit, tous les chats sont gris

Sans doute qu'ici aussi mais on n'en croise pas beaucoup!

On a déjà évoqué les algues bioluminescentes, qui pavent notre route et nous font voir d'où l'on vient. Elles illuminent aussi les crêtes d'écume au sommet des vagues.

Si la lune est absente, l'univers horizontal se réduit aux quatre mètres carrés du cockpit, éclairé par les instruments et la lueur rouge de la boussole. On ne voit plus la houle, il faut la sentir, ou subir son chahut... Pendant la traversée, le ciel aura été plutôt couvert. L'exception existe et nous offre le magnifique spectacle de cette voûte céleste qu'il faut découvrir, apprendre, bien plus au sud qu'à notre habitude.
Parfois les vagues s'entrechoquent et font un son différent qui attire l'oreille: y a-t-il quelque chose là? Jamais rien.
Parfois, l'air se fait plus marin, plus crustacé ambiance poissonnier d'Astérix, peut-être quelques dauphins passés là en coup d'évent et repartis aussi secs. Une fois, il est arrivé qu'on arrive à les sentir avant de les voir, mais après 15 jours de mer, ce sont plutôt eux qui doivent nous sentir, et de loin!
Parfois, un poisson-volant, aussi grisé que nous par l'immensité de son univers, aussi certain que nous que tout lui appartient, vole sans se poser de question et nous percute. Pas le bateau, mais nous, infime probabilité et pourtant: effrayant sur le coup...

Continuer la lecture "La nuit, tous les chats sont gris"

La nuit, tous les chats sont gris

Une journée presque ordinaire

Quart 22h - 1h
Comme tous les soirs, le ciel se couvre. L'obscurité rend les nuages noirs. C'est la pleine lune et l'espace à leur jonction est éclatant de lumière. On dirait une coulée de lave, d'où perce le jaune du magma en fusion entre les morceaux déjà refroidis au contact de l'air. Bientôt 6 jours que nous sommes partis et pour la première fois depuis Mindelo, je m'autorise une heure de pilote et ne barre pas une partie de mon quart de nuit.
Dodo.

Quart 4h - 7h
Le spi est de retour à l'avant du bateau, on avance vite et bien. La houle est plus haute que dans la journée, le vent souffle bien et Estelle fait un peu de sport à la barre. Je prends le relais: les éléments se calment... C'est souvent comme ça avec elle! Avec un nom basque qui veut dire océan, quoi de moins étonnant que de pouvoir canaliser le vent et la mer à notre profit. On devrait la laisser barrer tout le temps, on arriverait plus vite... Moi mon nom, c'est plutôt "fendre une pierre en deux", forcément niveau voile ça aide moins! Je termine mon quart à barrer d'une seule main, assis dans le coin à l'arrière du cockpit. La houle fait tout le travail et guide le bateau, tout droit. Parfois je corrige la trajectoire, pas souvent.

Lose Yourself to Dance des Daft Punk dans les oreilles, grosse pensée pour le Soul Train et mes coupines de la Team Banane: Marlène et Marie. Le tapis de nuages commence à se morceler, on aperçoit du bleu dont le soleil rend les bords éclatants, ça change de tout ce gris. Depuis l'affaire de la frégate, je me retourne de temps en temps histoire de vérifier que l'on n'est pas suivi: au loin, deux gros rayons de lumière verticaux, on se croirait dans Tron. Et puis comme un rituel entre la nuit et le jour (et inversement), la houle se calme pour un temps. Puis revient. Le pont est à Michael, je descend dormir.
Dodo.

Continuer la lecture "Une journée presque ordinaire"

Une journée presque ordinaire

Rencontre du troisième type...

Le gars, il est à la barre, il est content, la miche de pain est en train de cuire dans le four, tout va bien. Le soleil se couche devant nous, comme tous les jours, tranquille.

Quand soudain:
- OH PUTAIN!
- MICHAEEEEEEEEEEEEL!

Sur le coup, j'ai vraiment eu la frousse. La surprise est d'autant plus grande que l'on possède à bord un récepteur AIS, système efficace pour parer à ce genre de rencontre. Deux cent mètres à tribord, c'est une masse qui vient d'apparaître dans mon champs de vision.

Continuer la lecture "Rencontre du troisième type..."

Rencontre du troisième type...

Mon royaume pour un peu d'ombre...

Petite accalmie venteuse, Michael décide d'aller coller du scotch sur les ridoirs des galhaubans; je l'assure avec la drisse de foc. Une fois le première bande posée, grosse vague, il vole au milieu du gréement comme Peter Pan échappant à Crochet. Le rouleau de scotch se retrouve sur le pont, sa casquette à l'eau! Il se rétablit, redescend, je lui tend le scotch pour qu'il remonte finir le boulot et voilà pas encore une discussion improbable au milieu de l'océan:
- non, on va chercher la casquette.
- Quoi?

Instant de flottement, mais c'est qu'il est sérieux le bougre! Il est déjà dans le cockpit à hurler tout seul "paré à virer" tandis que je suis encore à l'avant en train de détacher ma sécurité. Il fait trop chaud, je voudrais juste aller me mettre à l'ombre de l'arbre un peu plus loin. Que nenni, on vire. Le temps de localiser la casquette, elle est à notre hauteur. On vire à nouveau. J'ai monté la gaffe, un coup sec dans l'eau, le capitaine a le sourire, je m'effondre sur le roof.

Plus tard, je termine le point de la mi-journée, il est midi à Londres, le frein de la canne à pêche craque, c'est plus mou qu'il y a deux jours, rien à voir même. A chaque mètre de fil qui rentre dans l'eau, c'est autant de frottements supplémentaires qu'il ajoute à la charge qu'il doit tracter, il se fatigue tout seul et de plus en plus vite. Alors on le laisse partir, tranquille et on en profite pour ralentir le bateau. Au bout de 200m de fil, on sent bien qu'il se noie, on lui met un coup de frein et on mouline. C'est presque trop facile, il ne lutte pas, à tel point que je crois qu'on l'a perdu. Finalement, à 50m du bateau, on aperçoit comme une planche jaune qui surfe à la surface de l'eau. Mais qu'est-ce qu'on a attrapé? C'est en fait notre ami qui n'en peut plus et se laisse traîner sur le flanc. Arrivé à la jupe arrière, on constate qu'enfin, on va manger de la daurade coryphène! *\o/*

Le temps de la vider (une première pour moi), on lui coupe la queue pour qu'elle ait la longueur réglementaire pour entrer dans le four. Quelques heures plus tard, on se régale, le premier poisson blanc du voyage, des arêtes visibles à 500m, que du bonheur pour moi qui suis désormais en grève de poissons-volants: plutôt du thon en boite que ça.

Dernière nouvelle du jour, on va franchir le premier quart du parcours dans la nuit. On file, vite et bien.

Mon royaume pour un peu d'ombre...

Ça mord!

La journée d'hier a été assez calme et mes 2 compères ont lu leur bouquin toute la journée. Forcément, ils ne vont pas vous raconter que c'est Emile le tueur ou que Bernard a passé le Cap Horn... Mais c'est écrit dans le titre bon sang!

Le moment intéressant, c'est quand le soleil a terminé sa course vers l'horizon. Peu avant, quelques dauphins nous ont accompagné pendant 10 minutes avant de disparaître. C'est notre triste routine: des dauphins à peu près tous les jours... :-/

Reprenons donc! On est samedi, presque 2 semaines que les gaules moisissent dans ma cabine, il est temps de leur faire prendre l'air. On change quelques noeuds sur Melindeux et à l'eau la belle. Vingt heures précises, le frein craque d'un à-coup rauque et bref. Un silence. Et ça repart de plus belle, le son change de tonalité, il se fait de plus en plus aigü. Je le deserre, pour laisser la bête prendre du fil facilement, je sens le tambour qui chauffe. Ca tire fort, très fort.

Huit noeuds, on va trop vite. Michael saute hors de son sac de couchage, rentre le génois, prends un ris sur la grand-voile et change de cap. Quatre noeuds, mieux! Je commence à serrer le frein, on arrive au bout des 350m de nylon sur le tambour. En-dessous il y a la vieille tresse et je ne suis pas très sûr du noeud qui relie les deux ni de la solidité de cette dernière. Ca tire encore très fort, puis ça s'arrête, 15m avant la jonction. Entre temps j'ai mis le baudrier, la canne est dedans, Michael l'assure au bateau, il faut remonter tout ça... Notre ami le poisson n'a pas l'air d'accord et tire fort, on patiente. Et puis commence la longue répétition du même geste, tirer la canne en arrière, reprendre du fil en l'abaissant vers l'avant. Centimètre par centimètre, le fil s'enroule sur le tambour. Parfois, il faut être beau joueur et accepter d'en rendre un peu au poisson quand il tire trop fort.

Discussion improbable (quoique) au milieu de l'océan:
- Et si il a des dents le poisson?
- Ben tu l'attrapes par les ouïes!
- Non, mais si c'est un requin?
- T'inquiète pas, c'est pas un requin...

Continuer la lecture "Ça mord!"

Ça mord!

C'est parti pour la transat'

Vendredi 9 mai, 16h30. A la cap-verdienne, trois "fist bumps" claquent dans l'intimité du carré. 16H39: première entrée dans le journal de bord, on sort de la baie de Mindelo.
A cet instant, je ne réalise encore rien de ce que nous partons entreprendre. Les travaux sur Igamor sont terminés, solides! La confiance est revenue. Les panneaux solaires donnent de la puissance, l'éolienne est magnifique avec sa spirale framboise écrasée.

Samedi 10 mai, 9h00. Après une nuit magnifique à observer les nouvelles constellations de ce ciel quasi inconnu, à apercevoir la station ISS (ou un ovni...) le partager en deux comme un couteau trop bien aiguisé, Estelle descend dormir, Michael dort déjà, le pont est à moi. J'ai une pêche d'enfer, je suis content que le repos que je me suis octroyé à Mindelo paie.

Le vent donne bien, l'étrave d'Igamor fend les flots entre 7 et 8 noeuds. La barre est un peu dure, mais le safran répond tellement mieux, tellement bien. Je me surprend à ne plus regarder le compas et à pourtant maintenir le cap plein ouest: au bout d'un mois de navigation, mon cerveau de pigeon s'est activé. Les poissons-volants font ce qu'ils savent faire de mieux et de plus beau autour du bateau, de proches cousins des paille-en-queue pêchent.

J'ai Woodkid dans les oreilles, the conquest of spaces. Quoi de mieux? L'instant est parfait.

Non sans une certaine émotion, je pense à tous ceux de mes proches que ce voyage inquiète, surtout cette partie où nous sommes loin de tout: 3 habitants sur un kilomètre carré (et même au-delà). Je veux vous rassurer ainsi que leurs familles en vous disant que mes deux équipiers veillent sur moi autant que je veille sur eux, avec toute la bienveillance et la force qui lie un équipage entreprenant ce genre de voyage. Nous sommes partis aussi prêts que l'on peut l'être et j'ai la ferme conviction que tout se passera bien.

Un petit mot à Yves et Alix: vos messages sont une énorme source de motivation, merci.

C'est parti pour la transat'

Dis tonton, c’est qui cette Melinda?

Si vous avez lu le blog de Michael, vous avez sans doute vu passer de drôles de noms d’oiseaux comme empannator, blocoperator ou encore Melinda. Il s’avère que oui, on nomme à peu près tout sur ce bateau, y compris les leurres de pêche! Certains sont confectionnés par le pescador de service de A à Z, d’autres sont achetés et simplement montés avec une ligne et un hameçon sur les bons conseils des locaux ou des gens croisés au gré des vents.

Par ordre d’apparition dans l’histoire, nous avons donc blocoperator, fabriqué à partir d’un champ de bloc opératoire et qui, s’il n’a jamais encore permis de capturer de poisson a montré son efficacité vu les traces de dents que l’on a retrouvées dessus...

Ensuite nous avons empannator, bredouille à ce jour, fabriqué avec un vieux morceau d’une drisse qui servait de retenue de bôme et qui a cédé lors d’un empannage un peu brutal.

Après il y a Taco, petit poulpe, qui nous a permis de remonter notre premier poisson, une espèce nommée melva par les locaux et qui est un petit thonidé. Il y a aussi Gaston, son frère jumeau, aussi efficace que lui, surtout quand ils pêchent ensemble, 15m derrière le bateau, chacun de son côté.

Enfin, il y a la regrettée Melinda, partie trop vite, emportée par un inconnu qui a trop fort tiré sur la ligne et l’a cassée. C’est elle qui nous avait permis d’attraper une belle bonite et de faire 3 repas...

Pour la remplacer, a été mise en place Melindeux, même modèle de poulpe et à qui l’on souhaite bonne chance.

img_0382

Dis tonton, c’est qui cette Melinda?

Enlève ta culotte, c’est Gilbert qui pilote

Dis tonton, est-ce que tu conduis tout le temps le bateau? Aurait pu me demander mon neveu Louis.

Non gamin, on a un ami bien utile à bord, qu'on a baptisé, comme beaucoup de choses ici. Il s'appelle Gilbert et c'est le pilote automatique. Gilbert, c'est à cause du bateau qui est fabriqué par un chantier qui s'appelle Gibert Marine.

img_0519

Quand on veut faire une pause, lire un livre, ou juste parce qu'on n'a pas envie de barrer, on le met en marche et il suit le cap qu'on lui indique. Pendant les travaux, j'ai eu l'occasion de voir la mécanique de plus près. Le Gilbert, il commande un gros vérin qui pousse ou tire sur la barre. Évidemment, par gros temps, ça consomme beaucoup de courant et ça n'est pas forcément efficace (c'est mieux au près) mais sinon, c'est assez pratique.

Enlève ta culotte, c’est Gilbert qui pilote

Fluctuat nec mergitur

A côté de la sortie de l'eau, la mise à l'eau est une formalité, effectuée selon le planning initial. On rejoint la marina pour une dernière nuit, le plein de gas-oil est fait, celui d'eau aussi. Demain matin on fait un saut à l'aéroport pour effectuer les formalités administratives de sortie du pays et à nous l'Atlantique. Et quoi de mieux que cette affiche pour conclure? Tout est dit.

img_0452

Fluctuat nec mergitur